La découverte fortuite d’un volume globulaire moyen (VGM) abaissé en dessous de 80 femtolitres sur un hémogramme de routine constitue l’une des anomalies biologiques les plus fréquemment rencontrées en pratique médicale courante. Dans l’immense majorité des cas, ce tableau de microcytose est automatiquement associé par le praticien à une anémie par carence martiale (anémie ferriprive), déclenchant quasi réflexement la prescription d’une supplémentation orale en fer.
Cependant, lorsque cette anomalie survient chez un sujet asymptomatique ou modérément fatigué présentant un nombre de globules rouges normal ou augmenté, cette attitude réflexe constitue une erreur médicale majeure. Elle méconnaît la prévalence élevée des formes hétérozygotes de thalassémie (bêta-thalassémie mineure ou trait thalassémique), fréquente dans le bassin méditerranéen, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est. Prescrire du fer chez ces patients non carencés expose à un risque cumulatif redoutable de surcharge martiale iatrogène toxique.
Génétique et physiopathologie de l’érythropoïèse inefficace
L’hémoglobine humaine adulte majeure (HbA) est un hétérotétramère constitué de deux chaînes de globine alpha et de deux chaînes de globine bêta (alpha-2 bêta-2). La bêta-thalassémie résulte de mutations ponctuelles ou de microdélétions sur le gène HBB situé sur le bras court du chromosome 11, entraînant une diminution (bêta+) ou une absence totale (bêta-zéro) de synthèse des chaînes de globine bêta :
- Chez l’hétérozygote (trait thalassémique ou thalassémie mineure), la synthèse d’une chaîne bêta normale par l’allèle sain préserve une hématopoïèse globale fonctionnelle, maintenant un taux d’hémoglobine normal ou subnormal (souvent entre 10,5 et 12,5 g/dL chez la femme et 11,5 et 13,5 g/dL chez l’homme).
- En revanche, le léger déséquilibre stœchiométrique entre chaînes alpha excédentaires et chaînes bêta déficitaires entraîne la précipitation de chaînes alpha libres au sein des précurseurs érythroblastiques dans la moelle osseuse.
- Cette précipitation déclenche une érythropoïèse inefficace modérée : une fraction des érythroblastes subit une apoptose intramédullaire précoce. Pour compenser cette lyse, la moelle osseuse accélère le rythme des divisions cellulaires, produisant un nombre élevé d’hématies de petit calibre (érythrocytose microcytaire hypochrome).
- Les hématies circulantes ont une durée de vie légèrement raccourcie et présentent des anomalies morphologiques typiques visibles au frottis sanguin : cellules cibles (target cells), anisocytose et poïkilocytose modérées.
Les index discriminants sur l’hémogramme : Mentzer et Green & King
Avant même de recourir à des examens spécialisés, l’analyse fine des paramètres de la numération formule sanguine automatisée permet d’orienter immédiatement le diagnostic grâce à des indices hématimétriques simples :
- L’indice de Mentzer : défini par le rapport du volume globulaire moyen (en fL) sur le nombre de globules rouges (en millions par millimètre cube) : Mentzer = VGM / GR. Une valeur inférieure à 13 est fortement évocatrice d’un trait thalassémique (microcytose avec érythrocytose réactionnelle), tandis qu’une valeur supérieure à 13 oriente préférentiellement vers une carence martiale vraie.
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- L’indice de Green & King : formule combinant le VGM, le coefficient de variation de la distribution des globules rouges (RDW pour Red Cell Distribution Width) et le taux d’hémoglobine. Dans le trait thalassémique, le RDW est typiquement normal ou très peu élevé (inférieur à 15 %), traduisant une population cellulaire microcytaire remarquablement homogène, alors que la carence martiale se caractérise par une anisocytose majeure avec un RDW supérieur à 16 voire 18 %.

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Paris12 – 13 DécembreICCHM.ORGicchm.orgLe danger de la surcharge en fer iatrogène
Le danger de la prescription aveugle de sels de fer réside dans la régulation de l’hepcidine. Chez les patients thalassémiques, l’érythropoïèse inefficace, même modérée, stimule la sécrétion par les érythroblastes médullaires d’une hormone régulatrice, l’érythroferrone (ERFE) :
- L’érythroferrone gagne le foie et réprime la transcription de l’hepcidine, l’hormone maîtresse de l’homéostasie du fer.
- L’hypohepcidinémie maintient ouverte en permanence la ferroportine au pôle basolatéral des entérocytes et à la membrane des macrophages, augmentant l’absorption intestinale active du fer alimentaire même lorsque les réserves de l’organisme sont saturées.
- Si le clinicien administre des sels de fer oraux ou intraveineux à ces patients, les capacités de liaison de la transferrine sont rapidement débordées. Du fer non lié à la transferrine (NTBI pour Non-Transferrin Bound Iron) et du fer labile plasmatique (LPI) apparaissent dans la circulation.
- Ce fer libre hautement réactif déclenche la réaction de Fenton, générant des radicaux hydroxyles cytotoxiques qui s’accumulent dans le parenchyme hépatique (fibrose hépatocytaire), le myocarde (arythmies et insuffisance cardiaque) et les glandes endocrines (diabète par atteinte pancréatique et hypogonadisme).
Conduite diagnostique et prise en charge clinique
Face à toute microcytose, la démarche clinique incontournable doit être systématique :
- Toujours doser la ferritine sérique et le coefficient de saturation de la transferrine (CST) avant d’envisager la moindre supplémentation en fer. Une microcytose avec ferritine normale ou élevée (supérieure à 100 mcg/L) élimine formellement une anémie ferriprive isolée.
- Confirmer le diagnostic par une électrophorèse de l’hémoglobine (HPLC ou électrophorèse capillaire) : dans la bêta-thalassémie mineure, elle révèle le tracé pathognomonique associant une élévation de l’hémoglobine A2 (HbA2 supérieure à 3,5 %, typiquement entre 4,0 et 6,5 %) et parfois une persistance modérée d’hémoglobine fœtale (HbF entre 1 et 3 %).
- Attention au piège de la carence martiale surajoutée : une véritable carence en fer associée abaisse la synthèse de l’HbA2 et peut faussement normaliser le tracé électrophorétique. En cas de doute avec ferritinémie effondrée, il convient de corriger d’abord la carence martiale sous surveillance étroite avant de répéter l’électrophorèse pour démasquer le trait thalassémique.
- Rassurer le patient sur le caractère parfaitement bénin du trait thalassémique hétérozygote, qui ne constitue pas une maladie grave mais une particularité génétique n’engageant aucunement l’espérance de vie, tout en organisant un conseil génétique préconceptionnel dans le couple.




