Le syndrome des jambes sans repos (SJSR), ou maladie de Willis-Ekbom, touche entre 5 et 8 % de la population adulte et constitue l’un des motifs de consultation les plus fréquents en médecine du sommeil. Caractérisé par un besoin impérieux et irrépressible de bouger les membres inférieurs, déclenché ou aggravé par le repos physique et l’immobilité, survenant préférentiellement en fin de journée et la nuit, et soulagé au moins temporairement par le mouvement actif, le SJSR perturbe sévèrement l’endormissement et la continuité du sommeil. Trop souvent assimilé à un trouble anxieux ou à une insuffisance veineuse banale, il repose en réalité sur un double dérèglement neurobiologique étroitement documenté : une hypofonction de la neurotransmission dopaminergique centrale et un déficit sévère en fer au niveau du parenchyme cérébral.
Le fer cérébral : cofacteur indispensable de la neurotransmission dopaminergique
La compréhension moderne du SJSR s’est affranchie des simples dosages d’hémoglobine pour pénétrer les mécanismes enzymatiques de la substance noire et du striatum :
- Le rôle régulateur de la tyrosine hydroxylase : L’enzyme limitante de la synthèse de la dopamine, la tyrosine hydroxylase, convertit la L-tyrosine en L-DOPA. Cette enzyme dépend obligatoirement du fer non héminique sous forme ferreuse (Fe2+) comme cofacteur catalytique. En cas de pénurie martiale intracérébrale, l’activité de la tyrosine hydroxylase s’effondre, entraînant un déficit de libération présynaptique de dopamine dans le système nigrostrié et mésolimbique.
- Le paradoxe du fer sérique versus fer cérébral : Les dosages de fer sérique ou de ferritinémie périphérique peuvent paraître tout à fait dans les normes de laboratoire usuelles (souvent entre 20 et 50 µg/L) alors que le système nerveux central est en état de déplétion martiale profonde. Les études en spectroscopie par résonance magnétique et les autopsies démontrent une diminution marquée de la ferritine et une baisse d’expression des récepteurs à la transferrine (TfR1) sur les cellules endothéliales de la barrière hémato-encéphalique chez les patients atteints de SJSR génétique ou idiopathique.
- L’hypersensibilité compensatrice des récepteurs D2 et l’hyperglutamatergie : En réponse au manque chronique de dopamine, les récepteurs post-synaptiques dopaminergiques se surexpriment de manière anormale, générant une instabilité synaptique. Parallèlement, la régulation glutamatergique spinale et thalamique est levée, provoquant une hyperexcitabilité des voies motrices réflexes à l’origine des secousses périodiques des membres au cours du sommeil (Mouvements Périodiques du Sommeil, MPS).
Le piège de l’augmentation sous agonistes dopaminergiques
Pendant de nombreuses années, les agonistes dopaminergiques (pramipexole, ropinirole, rotigotine) ont été prescrits en première ligne avec un soulagement initial spectaculaire. Cependant, les sociétés savantes internationales de neurologie (IRLSSG) ont radicalement révisé leurs recommandations en raison d’une complication iatrogène redoutable : le phénomène d’augmentation :

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- La désensibilisation des récepteurs dopaminergiques : L’imprégnation continue par des molécules à longue demi-vie désensibilise les récepteurs D3/D2 et accentue paradoxalement la déplétion en fer cérébral en altérant les mécanismes d’influx martial endothélial.
- La priorité absolue au bilan martial : Tout patient présentant un SJSR doit bénéficier d’un dosage systématique de la ferritinémie et du coefficient de saturation de la transferrine (CST) avant toute initiation médicamenteuse.
Algorithme de réplétion martiale et seuils cliniques stricts
Les critères thérapeutiques dans le SJSR ne sont pas superposables à ceux de l’anémie ferriprive classique :
- Le seuil cible de ferritine à 75 à 100 µg/L : Dans les recommandations internationales, une ferritinémie inférieure à 75 µg/L (et un CST inférieur à 20 %) justifie formellement une supplémentation martiale, même en présence d’un hémogramme strictement normal. Chez les patients ayant une ferritinémie comprise entre 75 et 100 µg/L, une supplémentation d’épreuve est également préconisée si les symptômes sont invalidants.
- La supplémentation orale optimisée : L’administration orale de fer (bisglycinate de fer à la dose de 50 à 100 mg de fer élément par jour, couplé à 200 mg de vitamine C) doit être prescrite de préférence le soir ou un jour sur deux afin de limiter l’élévation de l’hepcidine plasmatique qui bloque l’absorption duodénale via la ferroportine. Le traitement est poursuivi pendant 3 à 6 mois jusqu’à obtention d’une ferritine stabilisée au-dessus de 100 µg/L.
- L’indication du fer intraveineux en seconde ligne : En cas de malabsorption digestive documentée, d’intolérance digestive sévère ou d’échec de la voie orale après 3 mois, l’administration de carboxymaltose ferrique (1 000 mg en perfusion unique) a démontré en essais randomisés une amélioration spectaculaire et durable des scores de sévérité IRLS et de la qualité de vie, en franchissant massivement la barrière hémato-encéphalique.
- Mesures hygiéno-diététiques adjuvantes : Éviction stricte des antagonistes dopaminergiques cachés (neuroleptiques cachés comme les antiémétiques de type métoclopramide ou métopimazine), des antihistaminiques de première génération sédatifs et des antidépresseurs sérotoninergiques qui aggravent le SJSR. Réduction de l’alcool et de la caféine le soir, et apport de magnésium pour moduler l’hyperexcitabilité neuromusculaire.




