L’augmentation constante de la prévalence des troubles thyroïdiens subcliniques (hypothyroïdies frustes avec TSH élevée et T4 libre normale-basse, thyroïdites auto-immunes de Hashimoto) chez l’adulte et la femme jeune suscite de nombreuses interrogations en endocrinologie. Si la génétique, le tabagisme et le statut iodé constituent les piliers étiologiques classiques, le rôle des xénobiotiques environnementaux perturbateurs thyroïdiens s’impose avec une force croissante dans la littérature scientifique. Parmi eux, les fongicides de la famille des triazoles (tébuconazole, difénoconazole, cyproconazole, propiconazole, flusilazole) occupent le premier rang en termes de fréquence de détection dans notre alimentation quotidienne. Massivement pulvérisés sur les vergers de pommiers, de poiriers, les vignes, les céréales et les agrumes pour prévenir la tavelure, l’oïdium et la rouille, ces composés systémiques pénètrent les tissus végétaux et exercent une action inhibitrice polyvalente sur l’axe hypothalamo-hypophyso-thyroïdien.
Mécanisme agronomique vs cibles enzymatiques humaines
Le mode d’action fongicide des triazoles repose sur l’inhibition de la 14-alpha-déméthylase du lanostérol (CYP51 fongique), une enzyme clé de la biosynthèse de l’ergostérol indispensable au maintien de la fluidité et de la structure de la membrane cellulaire des champignons pathogènes.
Le problème toxicologique pour les vertébrés réside dans le manque de sélectivité absolue de cette inhibition chimique : le noyau triazole azoté interagit avec l’hème de multiples cytochromes P450 et peroxydases chez les mammifères, dérégulant l’homéostasie des hormones stéroïdiennes et thyroïdiennes par un double mécanisme périphérique et central :
- L’inhibition compétitive directe de la thyroperoxydase (TPO) : au sein des thyréocytes, la TPO est l’enzyme capitale catalysant l’oxydation des iodures en iode réactif, l’iodation des résidus tyrosyle de la thyroglobuline (organification) et leur couplage pour former la tétraiodothyronine (T4) et la triiodothyronine (T3). Les fongicides triazolés se lient au site catalytique de la TPO avec une affinité micromolaire, bloquant l’organification de l’iode et mimant fidèlement l’action pharmacologique des antithyroïdiens de synthèse (comme le propylthiouracile ou le méthimazole).
- L’induction des enzymes hépatiques de clairance hormonale : après absorption entérale, les triazoles stimulent puissamment les récepteurs nucléaires hépatiques PXR (Pregnane X Receptor) et CAR (Constitutive Androstane Receptor). Cette activation génomique induit une surexpression massive des UDP-glucuronosyltransférases hépatiques (UGT1A1, UGT1A6), enzymes responsables de la glucurono-conjugaison de la thyroxine (T4). La T4 glucuro-conjuguée est ensuite éliminée précipitamment dans la bile, provoquant une clairance métabolique accélérée et un effondrement des concentrations plasmatiques circulantes de T4 libre.
Ce double verrou réalise une attaque synchronisée : la glande thyroïde fabrique moins d’hormones, tandis que le foie sur-dégrade et élimine plus vite les hormones existantes.
Rupture du rétrocontrôle hypophysaire et hyperplasie thyréocytaire
Face à la chute chronique de la T4 libre circulante induite par l’exposition aux triazoles, l’axe hypothalamo-hypophysaire réagit par son mécanisme d’adaptation homéostatique physiologique :
- L’hypophyse antérieure augmente la sécrétion d’hormone thyréotrope (TSH) pour stimuler la glande thyroïde défaillante.
- Cette hypersécrétion compensatoire de TSH permet souvent de maintenir temporairement des taux de T4 et T3 libres dans les limites inférieures de la normale, au prix d’une surstimulation continue des récepteurs thyréocytaires à la TSH.
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- À moyen et long terme, cette stimulation mitogénique soutenue favorise l’hypertrophie et l’hyperplasie folliculaire, l’apparition de nodules thyroïdiens et, dans les modèles de cancérogenèse animale, l’émergence d’adénomes et de carcinomes folliculaires de la thyroïde.

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Paris12 – 13 DécembreICCHM.ORGicchm.orgPar ailleurs, les fongicides triazolés perturbent l’activité des déiodinases tissulaires périphériques (en particulier la déiodinase de type 1, D1, hépatique et rénale, dépendante du sélénium), entravant la conversion périphérique de la pro-hormone T4 en hormone active T3 au sein des organes cibles (foie, muscle squelettique, cerveau), ce qui accentue le ressenti fonctionnel d’hypothyroïdie (asthénie matinale, frilosité, prise de poids inexpliquée, constipation) malgré un bilan biologique parfois étiqueté à la limite de la normale.
Fréquence de détection dans les aliments du quotidien
Contrairement à d’autres pesticides dont l’usage est restreint à des filières très spécifiques, les fongicides triazolés se caractérisent par une polyvalence agronomique qui en fait les contaminants les plus fréquemment retrouvés dans les paniers de denrées conventionnelles testés par l’EFSA et la DGCCRF :
- Les fruits de verger conventionnels : pommes, poires, pêches, raisins de table et fraises affichent dans plus de 60 à 75 % des échantillons analysés des résidus quantifiables de tébuconazole, difénoconazole ou fludioxonil, souvent sous forme de mélanges complexes (effet cocktail multipesticides).
- Les agrumes conventionnels : largement traités après récolte par pulvérisation d’imazalil et de thiabendazole (fongicides apparentés) pour prévenir les moisissures lors du transport maritime et du stockage en mûrisserie. Ces substances pénètrent le zeste et diffusent dans la partie externe de la pulpe.
- Les céréales et produits dérivés : blé, seigle et orge traités contre les fusarioses, laissant des traces résiduelles dans les farines panifiables conventionnelles.
Bien que chaque résidu pris isolément respecte le plus souvent la limite maximale de résidus (LMR) réglementaire, l’exposition simultanée à quatre ou cinq molécules partageant le même mécanisme d’inhibition enzymatique de la TPO produit des effets additifs voire synergiques documentés, même lorsque chaque substance se situe sous son seuil d’effet individuel observable (NOAEL).
Conduite pratique : protéger la thyroïde en consultation
Devant un patient présentant une hypothyroïdie fruste, une thyroïdite auto-immune débutante ou une symptomatologie d’hypométabolisme avec frilosité et asthénie réfractaire, le praticien peut intégrer plusieurs leviers de bon sens :
- Éviction sélective des fruits les plus exposés : recommander formellement l’achat de pommes, poires, raisins, pêches et fraises issus de l’agriculture biologique certifiée. En agriculture biologique, les fongicides de synthèse sont proscrits, éliminant totalement l’apport alimentaire de triazoles.
- Précautions sur les agrumes : pour les agrumes conventionnels, proscrire formellement l’utilisation des zestes en cuisine ou en infusion (pâtisseries, infusions de zeste de citron). Se laver soigneusement les mains après avoir épluché une orange ou une clémentine conventionnelle pour éviter le transfert cutané-muqueux d’imazalil.
- Lavage et épluchage : sur les fruits conventionnels, un lavage à l’eau bicarbonatée (une cuillère à soupe de bicarbonate de sodium par litre d’eau pendant quinze minutes) suivi d’un brossage doux permet d’éliminer une fraction supérieure de résidus que l’eau seule, bien que l’épluchage reste la mesure la plus radicale pour les végétaux à peau fine.
Sur le versant micronutritionnel thyroïdien, blinder le terrain physiologique renforce la résilience de la glande face aux xénobiotiques :
- Optimiser le statut en iode (150 µg/j chez l’adulte, 200 à 250 µg/j chez la femme enceinte via les produits de la mer non prédateurs ou le sel iodé) pour maintenir un pool suffisant face à la compétition enzymatique sur la TPO.
- Soutenir le statut en sélénium (100 µg/j sous forme organique de sélénométhionine) : le sélénium est le cofacteur indispensable de la glutathion peroxydase thyroïdienne (qui protège le thyréocyte contre l’eau oxygénée générée lors de l’oxydation des iodures) et des déiodinases hépatiques D1 et D2 assurant la conversion de T4 en T3 active.
- Compléter en fer et en zinc : le fer étant le groupe prosthétique hème au cœur de la TPO et le zinc intervenant dans la fixation nucléaire de la T3 sur ses récepteurs TR, la correction de toute déficience martiale ou zincique restaure la compétence thyroïdienne globale.




