La patiente oncologique qui « ne mange plus » arrive souvent avec une perte de 8 à 12 % du poids en quelques mois, des bras amincis malgré un tour de taille conservé, et une fatigue disproportionnée. L’équipe propose naturellement des compléments hypercaloriques. Pourtant, dans la cachexie cancéreuse, l’hyperphagie seule échoue fréquemment : le mécanisme mélange anorexie, inflammation systémique et résistance anabolique, pas seulement un déficit calorique. Pour le clinicien, l’enjeu de la nutrition en oncologie est de préserver la masse maigre et la fonction, pas uniquement de remonter la balance.
Cachexie vs dénutrition : ne pas confondre les tableaux
La dénutrition par apports insuffisants répond souvent à une renutrition classique. La cachexie, définie par l’International Consensus (Fearon et al.), associe :
- perte de poids involontaire (> 5 % sur 6 mois, ou > 2 % si IMC < 20)
- sarcopénie documentée (DEXA, impédance, tests fonctionnels)
- index de masse grasse réduit (< 10 % chez l’homme, < 20 % chez la femme)
Des cytokines pro-inflammatoires (TNF-α, IL-6, IL-1) activent le catabolisme musculaire via l’ubiquitine-protéasome et l’autophagie. Le métabolisme de repos peut augmenter malgré l’inactivité. Résultat : le patient brûle plus et synthétise moins les protéines musculaires, même avec apports corrects.
- Mécanisme principal (Apports < besoins) : Inflammation + anorexie + résistance anabolique
- Réponse à l’hypercalorie (Souvent bonne) : Limitée sur la masse maigre
- Priorité nutritionnelle (Calories puis protéines) : Protéines + timing + activité
- Pronostic fonctionnel (Variable) : Fortement corrélé à la masse musculaire
Conseil pro : un patient qui « mange normalement » mais maigrit avec CRP élevée doit faire évoquer la cachexie, pas seulement un manque de volonté alimentaire.
Dépistage précoce : les outils en consultation
NRS-2002 et MUST restent utiles en entrée de parcours. En oncologie, PG-SGA (Patient-Generated Subjective Global Assessment) est la référence : score ≥ 4 justifie une consultation diététique, ≥ 9 une nutrition artificielle à discuter.
Signes cliniques à noter :
- poignée de main faible (dynamomètre : < 27 kg homme, < 16 kg femme)
- circonférence brachiale < 22 cm
- marche lente, lever de chaise difficile
- œdèmes masquant parfois la perte de poids réelle
Intervenir avant la phase réfractaire (perte > 20 %, ECOG 3-4, espérance de vie très courte) : c’est là que la nutrition préserve le mieux l’autonomie et la tolérance des traitements.
Protéines : le levier le plus documenté
Les recommandations ESPEN en oncologie suggèrent 1,2 à 1,5 g/kg/jour de protéines, parfois 2 g/kg chez patient en chimiothérapie active avec perte musculaire rapide. Chez l’adulte de 65 kg, cela représente 78 à 130 g/j, loin des 60 g « standard ».
Répartition : 25 à 40 g de protéines par repas principal, avec 2,5 à 3 g de leucine par prise pour maximiser la synthèse protéique musculaire (seuil souvent non atteint avec seulement du lait ou une soupe légère).
Sources pratiques :
- 150 g de poulet ou poisson ≈ 35-40 g protéines
- 200 g fromage blanc 0 % ≈ 20 g ; compléter avec œufs ou légumineuses
- préparations hyperprotéinées (400 kcal, 20 g protéines) si oral insuffisant
Les protéines seules ne suffisent pas si l’inflammation est majeure, mais sans elles, les calories supplémentaires stockent surtout en graisse.
Calories : combien, et avec quelle prudence
Objectif énergétique : 25 à 30 kcal/kg/jour chez patient stable, plus en cas de sténose ou hypercatabolisme documenté. Éviter la suralimentation agressive (> 35-40 kcal/kg) qui augmente la masse grasse sans gain musculaire proportionnel.
Fractionner en 5-6 prises si anorexie : collations protéinées (fromage, purée de pois chiches, smoothie lait + banane + poudre de protéines) valent mieux qu’un énorme repas du soir refusé.
Hypercaloriques commerciaux (1,5 kcal/mL) : utiles en complément, pas en substitution systématique de l’alimentation habituelle. Vérifier la teneur protéique (viser ≥ 20 % des calories) et la tolérance digestive (lactose, osmolarité).
Compléments ciblés : niveau de preuve
Oméga-3 (EPA) : essais avec 2 g/j d’EPA ont montré des effets modestes sur la masse maigre et la réponse aux traitements chez certains patients en cachexie avancée. Données hétérogènes ; pas de recommandation universelle, mais essai raisonnable si apports alimentaires insuffisants.
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microbiome360.orgHMB (β-hydroxy-β-methylbutyrate) : métabolite de la leucine. Quelques essais positifs sur la préservation musculaire en oncologie, souvent combiné à l’arginine et à la glutamine. Niveau de preuve modéré ; coût à discuter avec le patient.
Créatine, vitamine D : corriger carence documentée (vitamine D < 30 ng/mL) ; créatine surtout si activité résistive maintenue et fonction rénale acceptable.
Progestatifs (mégestrol) et corticoïdes : stimulent l’appétit et le poids, surtout gras et eau. Usage court et ciblé si anorexie sévère ; ne remplacent pas protéines et exercice.
Ne pas promettre de « protocole anti-cachexie » standardisé : la littérature supporte une approche multimodale, pas une molécule unique.
Activité physique : le co-intervenant oublié
La résistance musculaire (élastiques, charges légères, programmes supervisés) améliore la fonction et peut atténuer la perte de masse maigre pendant chimiothérapie, même chez patient fatigué. ESPEN recommande l’activité adaptée dès que possible.
Coordination avec kinésithérapeute ou service de réadaptation oncologique. Même 2 séances/semaine de renforcement modéré ont montré des bénéfices dans des essais pilotes.
Situations cliniques fréquentes
Chimiothérapie avec nausées
Prioriser antiémétiques optimisés, repas froids odorants faibles, gingembre si toléré. Protéines liquides (smoothies) plutôt que solides en phase aiguë.
Sténose oeso-gastrique ou dysphagie
Texture modifiée, enrichissement systématique (huile d’olive, poudre laitière), nutrition entérale si oral impossible. Jeûne prolongé aggrave le catabolisme.
Immunothérapie et colite
Ne pas imposer un régime restrictif non indiqué. Réintroduire progressivement après phase aiguë ; surveiller hypoalbuminémie.
Fin de vie / cachexie réfractaire
Basculer vers le confort alimentaire : petites portions plaisir, pas de forcing calorique. Objectif : qualité de vie, pas gain pondéral.
Ce que la nutrition ne fait pas
- Ne guérit pas le cancer ni ne remplace oncologie, chirurgie ou immunothérapie
- Ne restaure pas toujours la masse musculaire perdue si inflammation non contrôlée
- Ne justifie pas des cocktails de suppléments non validés à coût élevé
- Ne retarde pas les discussions de soins palliatifs quand la situation l’exige
Message en consultation
Dans la cachexie cancéreuse, augmenter les calories sans cibler la masse maigre enrichit surtout le tissu adipeux : le muscle continue de fondre. Proposer trois axes : protéines suffisantes et réparties (1,2-1,5 g/kg/j), activité de résistance adaptée, dépistage précoce avec PG-SGA. Documenter poids, poignée et apports sur 4 semaines avant d’empiler compléments ou stimulants d’appétit.
Questions patients fréquentes
« Dois-je manger uniquement des hypercaloriques ? »
Non. Ils complètent l’alimentation habituelle quand les apports sont insuffisants. L’assiette réelle apporte fibres, plaisir et diversité micronutritionnelle.
« Les protéines en poudre sont-elles dangereuses avec mon cancer ? »
Non, aux doses nutritionnelles, si fonction rénale acceptable. Utiles quand l’appétit limite les volumes solides.
« Mon mari ne veut plus manger, que faire ? »
Rechercher nausées, douleur, dépression, sténose. Fractionner, adapter textures, impliquer diététicien. Forcer de grands repas aggrave souvent l’aversion.
« L’huile de poisson suffit-elle à stopper la maigreur ? »
Non. Adjuvant possible, pas traitement isolé. Protéines et activité restent centraux.
Suivi et réévaluation
Essai structuré de 4 semaines avec :
- pesée hebdomadaire (même balance, même moment)
- poignée ou circonférence brachiale
- journal simplifié des apports protéiques
- réévaluation fatigue, autonomie (lever de chaise, marche)
Si perte musculaire persiste malgré 1,5 g/kg/j de protéines et activité : réorienter vers oncologue pour inflammation, avis diététique spécialisé, discuter nutrition artificielle selon trajet thérapeutique.
Coordination avec l’équipe pluridisciplinaire
La prise en charge nutritionnelle de la cachexie dépasse le cabinet isolé. Impliquer tôt diététicien oncologique, infirmier de coordination, kinésithérapeute. Les recommandations HAS et INCa insistent sur le dépistage systématique du risque nutritionnel à chaque étape du parcours. Le professionnel de santé intégratif peut coordonner l’essai nutritionnel avec les traitements en cours, sans contredire les protocoles oncologiques ni promettre de bénéfice sur la survie non documenté.




