Le patient rentre de vacances avec des papules et pustules uniformes sur avant-bras, décolleté et nuque, là où la peau a été exposée au soleil. Il a appliqué du ketoprofène en gel après un entorse, puis bronzé. Sur les réseaux, on parle d’« acné de Majorque ». En consultation, le réflexe nutritionnel est tentant mais inadapté : il s’agit d’une éruption acnéiforme médicamenteuse photodistribuée, pas d’une poussée d’acné vulgaire liée au régime.
Définition : une entité clinique précise
L’acné de Majorque (ou acné estivale médicamenteuse) décrit une éruption monomorphe de papules et parfois pustules sur les zones photo-exposées, survenant typiquement après exposition solaire chez un patient utilisant un médicament photosensibilisant, le plus souvent un AINS topique (ketoprofène en tête).
Le terme provient de cas décrits chez des touristes en Méditerranée. L’angle clinique prime : reconnaître le mécanisme photo-induit + médicament évite des bilans hormonaux ou alimentaires inutiles et oriente vers l’arrêt du déclencheur.
Médicaments en cause : au-delà du ketoprofène
| Classe | Exemples | Mécanisme probable |
|---|---|---|
| AINS topiques | Ketoprofène, piroxicam, bufénamac | Phototoxicité locale |
| Antibiotiques | Tétracyclines, fluoroquinolones, Bactrim | Phototoxicité systémique |
| Diurétiques | Hydrochlorothiazide, furosemide | Photosensibilisation |
| Autres | Amiodarone, certains psychotropes | Réactions photo-induites |
Le ketoprofène gel reste le coupable le plus fréquent en France. L’éruption survient souvent 24 à 72 heures après l’exposition UV, même modérée. Le patient peut avoir utilisé le gel plusieurs jours avant le bronzage : la photosensibilisation persiste.
Clinique : comment distinguer de l’acné vulgaire
Acné de Majorque (médicamenteuse photodistribuée)
– Lésions monomorphes (même taille, même stade)
– Distribution strictement photo-exposée (avant-bras, épaules, nuque, décolleté)
– Spares visage ombragé (sous menton), zone couverte par maillot
– Contexte temporel : médicament + soleil récent
– Peu de comédons ouverts/fermés typiques
Acné vulgaire
– Lésions polymorphes (comédons + papules + pustules)
– Visage, dos, zone T, indépendamment du soleil
– Évolution chronique, poussées hormonales possibles
Autres différentiels
– Photodermatose polymorphe légère : prurit, placards, moins acnéiforme
– Herpès zoster ou dermatite de contact : distribution, symptômes associés
– Rosacée papulo-pustuleuse : centro-faciale, coupersose
L’anamnèse médicamenteuse et la cartographie des lésions suffisent souvent au diagnostic sans biopsie.
Physiopathologie : phototoxicité, pas hyperkératose hormonale
Le mécanisme exact reste partiellement élucidé. L’hypothèse dominante : le médicament (ou métabolite) absorbe les UV, génère des espèces réactives de l’oxygène localement, induisant une inflammation du follicule pilosébaceuse avec formation de papules acnéiformes.
Ce n’est pas une exacerbation de Cutibacterium acnes par alimentation sucrée, ni une « detox » cutanée. Les conseils « arrête le lait » ou « cure de zinc » ne traitent pas la cause et retardent l’arrêt du photosensibilisant.
Conduite à tenir pour le professionnel
1. Confirmer le couple médicament + UV
Interroger sur gels AINS, traitements systémiques récents, dates d’application et d’exposition. Vérifier si le patient a lu la notice (souvent non).
2. Arrêter le médicament photosensibilisant
Remplacer le ketoprofène topique par une alternative non photosensibilisante si anti-inflammatoire local nécessaire, ou passer à un AINS oral avec protection solaire stricte si indication systémique (discuter avec prescripteur initial).
3. Protection solaire stricte
Crème SPF 50+, vêtements couvrants, éviter UV 10h-16h pendant la cicatrisation. La photosensibilisation peut persister plusieurs jours à semaines après arrêt du gel.
4. Traitement symptomatique des lésions
Lésions légères : évolution favorable en 1 à 3 semaines après arrêt + photoprotection. Poussées modérées : dermocorticoïdes faibles sur courtes périodes, ou traitements acnéiques classiques (peroxyde de benzoyle) selon avis dermatologique. Éviter rétinoïdes photosensibilisants en plein été sans encadrement.
5. Pas de bilan nutritionnel systématique
Sauf signes associés (SOPK, acné chronique concomitante), orienter vers dermatologie si doute, lésions profondes ou cicatrices.
Prévention : message clé en dispensation
Les pharmaciens et prescripteurs jouent un rôle central. Pour tout AINS topique :
- Contre-indication relative : exposition solaire, UV artificiels, cabine de bronzage
- Application sur zone couvrable ou en période sans soleil
- Laver les mains après application, ne pas toucher zones photo-exposées
Le patient qui « connaît déjà le gel » sous-estime souvent le risque estival. Rappeler que l’éruption peut survenir même avec un bronzage modéré en Méditerranée.
Quand penser nutrition (et quand s’en abstenir)
Ne pas partir sur l’alimentation si :
– Éruption aiguë monomorphe photo-exposée post-gel AINS
– Absence d’acné préexistante au visage
– Contexte vacances + traitement local récent
Envisager un volet nutritionnel seulement si :
– Acné vulgaire concomitante chronique (charge glycémique, produits laitiers : voir article acné adulte)
– SOPK associé avec hyperandrogénie documentée
– Patient demande des leviers lifestyle après résolution de la poussée médicamenteuse
Mélanger les deux entités dans un même protocole « peau detox » brouille le diagnostic et expose à des régimes restrictifs inutiles.
Questions patients fréquentes
« Est-ce que c’est contagieux ou lié à la mer ? »
Non. Le sel ou le chlore ne causent pas cette éruption. Le couple médicament + UV suffit à l’expliquer.
« Dois-je arrêter le gel ou juste mettre de la crème solaire ? »
La photoprotection seule est insuffisante si le photosensibilisant continue. Arrêt du gel + soleil évité pendant la récupération.
« Mes boutons reviendront-ils l’été prochain ? »
Seulement si réexposition au même médicament + UV. Informer le patient pour les prochaines prescriptions estivales.
« Faut-il un régime sans produits laitiers ? »
Non pour l’acné de Majorque pure. Réserver cette discussion à une acné vulgaire chronique distincte.
Signes d’alarme et orientation
Orienter vers dermatologie si :
- lésions nécrotiques, bulles ou douleur intense (photodermatose sévère)
- fièvre ou signes systémiques
- persistance > 4 semaines malgré arrêt du médicament
- doute diagnostique (lupus, porphyrie, réaction médicamenteuse étendue)
Déclaration aux autorités compétentes (CRPV) si réaction grave au ketoprofène topique : renforce la vigilance collective.
Message en consultation
L’acné de Majorque n’est pas une acné estivale classique : c’est une éruption monomorphe déclenchée par un médicament photosensibilisant sur peau exposée au soleil. Le clinicien gagne à poser deux questions avant tout conseil alimentaire : quel gel ou médicament ces derniers jours, et quelles zones au soleil. La conduite à tenir repose sur l’arrêt du photosensibilisant, la photoprotection stricte et la patience (résolution en quelques semaines). Le volet nutrition n’intervient que si une acné chronique distincte coexiste.
Pour le professionnel en zone touristique ou en période estivale, anticiper la question lors de toute dispensation d’AINS topiques : le patient part en vacances dans dix jours change complètement le rapport bénéfice-risque.
Ressources pour approfondir
Fiches ANSM sur photosensibilisation des AINS topiques, recommandations dermatologiques sur les éruptions acnéiformes médicamenteuses. En cas de doute, une photo clinique avec schéma de distribution suffit souvent à un dermatologue pour confirmer à distance.



