Le gribouillage et ses implications psychoartistiques

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Introduction

Tout comme la plupart des parties du corps la main est un organe révélateur de l’identité de celui qui la fait agir. Depuis l’antiquité, l’Homme a compris intuitivement à travers l’observation et l’introspection que la main jouait un rôle fondamental dans le contact avec l’environnement, c’est l’organe dit de préhension par excellence. En effet, elle constitue le moyen de communication direct avec l’environnement. Elle a contribué indéniablement au développement de la race humaine.
Chiromanciens, chirologues, spécialistes de la psychologie du comportement ou psychomotriciens, leurs conclusions sont convergentes, la main serait l’organe le plus révélateur des activités intellectuelles et émotionnelles les plus inconscientes de l’être humain. L’une des activités les plus élaborées propre à la main est le graphisme. Pouvant avoir à la fois une composante intellectuelle et artistique, cette dernière peut se mettre en  évidence par l’écriture et le dessin. Vers 3200 av. J,  l’écriture se confondait presque avec le dessin. Le symbolisme et la syntaxe des petits dessins hiéroglyphes pouvaient en effet, donner forme à ce qu’on désigne aujourd’hui sous le terme d’écriture. Le dessin quant lui est plus ancien, on le retrouve dans les sculptures rupestres préhistoriques et aurait plus une composante artistique qu’intellectuelle. En psychologie moderne l’exploration du graphisme dans ces deux composantes : dessin et écriture afin d’analyser le comportement, les tendances et le caractère, a donné naissance à la graphologie. Il s’avère d’après les recherches en psychologie du comportement menées notamment par Alfred Binet que le graphisme pris indépendamment de son sens esthétique et intellectuel serait le produit du subconscient, réservoir des souvenirs, des pulsions et des intentions  les plus profondes de l’individu. Ces découvertes tout à fait étonnantes place le graphisme dans le haut de l’échelle de la panoplie des moyens de l’analyse psychologique (1, 2, 3, 4). L’écriture, les signatures, les dessins et même les gribouillages qui à premier abord paraissait absurdes constituent une boite à outils inestimable afin d’aborder le fonctionnement émotionnel de la machine humaine. Dans des moments de détente, avec un crayon et un papier la main se laisse aller. Allant du dessin le plus élaboré au sens artistique du terme, souvent inaccessible à la plupart des individus, jusqu’au gribouillage en passant par le dessin le plus rudimentaire, la main donne forme à l’obscur qui se cache derrière le conscient, elle dessinerait littéralement le subconscient (1).

Historique.

Il est vrai que la forme la plus accessible du graphisme est le gribouillage, lequel peut être pratiqué par n’importe quel individu de plus de 12 mois c’est-à-dire qui a la capacité de tenir un crayon à la main. Longtemps méprisé et réduit à l’absurdité à cause de son incongruence avec l’esthétisme classique, le gribouillage s’est vue donner de la valeur avec la montée du surréalisme depuis les années 1920. En parallèle, l’analyse des signatures s’effectuait déjà par des psychologues pour aboutir ensuite à l’analyse des dessins des enfants qui a pris un élan important dès les années 1960. Grace au développement concomitant et contemporain, d’une part du mouvement surréaliste notamment artistique et d’autre part la psychologie du comportement et plus spécialement la graphologie, le gribouillage a suscité un intérêt particulier tantôt de la part des spécialistes de l’art que de la psychologie du graphisme. Cet intérêt conjoint émane de la part des artistes du fait que les acteurs du mouvement surréaliste ont été fortement influencés par les travaux de psychologues de renommée à l’époque tel que Sigmund Freud et surtout de leur envie de rompre avec le mouvement artistique classique bourgeois qui imposait des règles et des limites. De la part des psychologues et graphologues, l’intérêt grandissant au gribouillage par les découvertes de la psychophysiologie et de la psychologie du comportement sur le caractère subconscient et profond que pourrait avoir le graphisme et spécialement les graphismes exécutés de manière aléatoire tel que le gribouillage. Gribouiller devient aussitôt non plus un acte absurde et dénué de sens mais plutôt une expression à la fois artistique que psychothérapeutique ou même art-thérapeutique dit-on souvent, se produisant systématiquement afin d’exprimer mais aussi de dégager un ressenti profond et instantané. La main qui tient le crayon donne forme aux besoins du subconscient au moment où les mécanismes de défense du conscient s’assoupissent.

Age et gribouillage.

Un enfant d’un an à peu près de part son intérêt aux formes et aux objets colorés qu’il caresse à la moindre occasion, possède aussi la capacité de tenir un crayon. Il dévoile ainsi son ressenti par des gribouillages en forme oscillatoire se rapprochant du gribouilleur, venant de la droite vers la gauche pour les droitiers et exécutés par des flexions/extension de l’avant bras sur le bras. Ces griffonnages rudimentaires témoignent de la simplicité de la personnalité de l’enfant à cet âge encore au début de son apprentissage. Plus tard vers 18 mois et avec le développement de la motricité, l’enfant passe progressivement du tracé incontrôlé, continu et ample vers le tracé discontinu, court et répété pour donner enfin place à l’intention représentative qui au début est accidentelle et se manifeste par des insights. Les réalismes intellectuels prémédités enfantin et visuel n’interviennent que dès l’âge de 12 ans. Le gribouillage a une grande importance pour l’enfant lui-même. Cette importance se voit diminuer petit à petit jusqu’à ce que ça devienne une activité très marginale à l’âge adulte tout comme les autres activités d’enfance comme les jeux et l’exploration. L’adulte n’accorde aucune importance au fait de gribouiller à un tel point que cette activité est inconsciente et survient aux moments où la conscience est occupée par d’autres préoccupations jugées plus importantes. C’est une perte de temps ou une régression, décrit-on ces moments d’évasion et de détente de l’esprit.

Pourquoi gribouille-t-on ?

Et pourtant, notre esprit pris par un stress de plus en plus croissant et difficilement surmontable possède ses propres moyens de défense. Le gribouillage serait donc une sorte de mécanisme de défense que le psychisme utilise afin de mettre de l’ordre et de défouler une énergie psychique excessive. Lors d’un appel téléphonique vous êtes entrain de trébucher un papier avec votre stylo, lequel vous avez marquez avec des choses relatives à la conversation, des numéros de téléphone, des noms… etc. mais à la fin de cette conversation vous vous apercevez que vous avez fait aussi un amalgame de formes, lignes et ombres. Bravo votre esprit vient de prendre un moment de repos. Un enfant par contre gribouille par désir d’imitation et de découverte. L’enfant est constamment fasciné par son environnement chose que les adultes ont perdu depuis longtemps. Par le gribouillage l’enfant construit son propre monde, un monde à l’image de sa pensée. Chaotique au début, ce monde devient de plus en plus ordonné et réaliste. C’est dans se désir de perfection constant que l’enfant se reconnait, il explore et apprend afin de devenir comme les adultes pense-t-il, afin de perdre son don le plus cher : sa fascination par son environnement. L’artiste gribouilleur, est un adulte qui cherche constamment cette faculté enfantine, il cherche à explorer son monde intérieur ou extérieur avec les yeux d’un enfant. Griffonner permet aussi de stimuler l’imagination et d’ordonner la pensée, ce qui pourrait avoir un impact important sur l’accroissement des capacités mnémoniques du gribouilleur. C’est alors un acte aussi récréatif que mental.

Interroger vos gribouillis !

L’immanence des griffonnages des tréfonds du subconscient laisse transparaître la possibilité qu’ils soient sensés et même que leur sens peut aider à comprendre nombre d’expériences enfouis dans les profondeurs du passé lointain et qui influencent décisivement le comportement humain. Un gribouillis présente trois caractéristiques distinctes : les formes et leur agencement, l’espace et la densité de la matière première, et le thème général. Chacune de ces caractéristiques fournit un ensemble d’informations sur le gribouilleur qu’on combine afin d’avoir une vue d’ensemble sur l’individu, son vécu, ces qualités et ces difficultés. L’étude des formes et de leur disposition obéit aux règles générales qu’on retrouve en graphologie, c’est à dire l’analyse de la personnalité à travers l’écriture. Ainsi, la prédominance des formes rondes dans le griffonnage fait référence à une personnalité extravertie et sociable mais aussi souple d’une créativité libre et sans limites. Si au contraire des formes angulaires prédominent ceci dénote une personnalité relativement introvertie et repliée sur elle-même, on peut déceler une forme d’intelligence rationnelle et un choix sélectifs des gens et des moyens à utiliser. D’autres formes peuvent donner des indications précieuses à savoir les flèches ou lignes de directions peuvent témoigner d’un caractère combatif et déterminé. Les dessins à composante affectives sont une indication de recherche d’affection et d’harmonie. Les labyrinthes sont des indicateurs de perte d’orientation et d’un désir plus ou moins grand de retrouver une direction précise. L’astérisque témoigne d’une volonté de briller et de se réaliser soi-même. Les mots encadrés sont un signe de conviction et d’insistance mais aussi de perfection. L’espace entre les formes et la densité du gribouillis sont des indicateurs puissants qui traduisent la distance de l’individu par rapport à son environnement humain ou matériel.

Gribouillis… une œuvre d’art ?

Mis à part son utilité dans l’analyse personnelle, le gribouillage serait-il une œuvre d’art ? Et si oui serions-nous tous des artistes du moment qu’on est enclin à gribouiller aussi facilement ?qu’est ce qui s’est passé d’aussi spectaculaire dans le monde de l’art qui en a changé radicalement les fondements ?

Il existe actuellement des œuvres d’art réalisées à partir de gribouillis. L’œuvre de Cy Twombly (1972) en est un bon exemple.

Dans cette œuvre réalisée au crayon aussi simple que compliquée sur laquelle il est difficile de distinguer une quelconque illustration ni représentation réelle. L’abstrait serait alors une préférence pour les artistes qui préfère le gribouillis pour exprimer leurs idées. On aurait presque affirmé que c’est un enfant qui l’a réalisé à l’aide de son crayon. En effet, selon les mots de Roland Barthes qui a analysé cette œuvre « …cette apparence ne coïncide pas bien avec le langage que tant de simplicité et d’innocence devrait susciter en nous, qui la regardons. ».

Le gribouillage est bel et bien un art qui s’est imposé dès le début de la deuxième moitié du vingtième siècle en raison de changements radicaux qui se sont imposées dans un contexte plus large de révolution politique, économique, scientifique, littéraire, socioculturelle et artistique. Sa valeur artistique est à présent indiscutable. Mais une problématique s’impose quand même, celle de la limite de l’art ! Comment juge-t-on une œuvre de l’aspect artistique d’un gribouillis ? Ou mieux encore, qui décrète l’art ?

A ce sujet Nietzsche répond dans : humain, trop humain  « l’art assume accessoirement la tâche de conserver, et aussi de raviver ça et là certaines idées éteintes, décolorées; il tresse, quand il s’acquitte de cette tâche, un lien enserrant diverses époques, et il en fait revenir les esprits ». Le gribouillage en tant qu’art serait il alors une manifestation de l’esprit humain de notre époque, symbolique, abstrait et idéaliste. Une œuvre d’art est alors jugée selon sa représentation de l’intention réelle de son dessinateur, tout comme un enfant dessinant ce qu’il croit vrai pour lui.

Gribouillis… plus que de l’art !

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Art thérapie ou art du Zentangle, l’un et l’autre sont aussi étranges que non familiers. Que les griffonnages jetés sur des bouts de papier à des moments de détente et d’inconscience seraient de l’art ou une indication à se reconnaître soit même, ceci pourrait paraître acceptable mais delà en faire un moyen psychothérapeutique, ça va trop loin !

Pourtant c’est logique, l’art en lui-même est une forme de thérapeutique personnelle tout comme l’écriture, la musique ou tout autre activité qui donne libre cours à l’imagination créatrice. Un état méditatif profond peut survenir à chaque fois que le gribouilleur plonge dans les tréfonds de son mental. Cette sorte de gymnastique des méninges fait en sorte que l’individu se libère de ses tensions trop pesantes et de les dégager sur papier dans lesquelles il jouit d’une totale liberté dans la réalisation de ses dessins. Griffonner sur du papier est aussi accessible que bénéfique. Plus accessible que la peinture ou la musique lesquelles sont réservées à une élite et plus bénéfique que l’écriture laquelle est limitée par le sens, la syntaxe et la forme. Rick Roberts et Marris Thomas sont les deux fondateurs d’une nouvelle technique de relaxation méditative : le Zentangle ou Zendala. Ce concept consiste à réaliser de petit gribouillis afin de se relaxer sans chercher un quelconque résultat final. Par cette technique assez originale l’individu se laisse aller instinctivement en commençant par dessiner une forme géométrique, ensuite de diviser cette forme en plusieurs compartiments sans réfléchir et enfin remplir chaque compartiment avec des formes basiques répétitives.

The doodle revolution.

Gribouillage en tant que moyen d’analyse personnelle, art, art thérapie mais surtout un mode de communication. Décidément il est partout, depuis quelques années nos gribouillis connaissent une véritable révolution, qui les met en avant de la scène artistique et psychologique notamment dans le domaine du management et de la communication d’entreprise. En effet, de part l’effet boostant de la créativité, le gribouillage pratiqué méthodiquement et orienté vers un but précis permet la résolution d’innombrables problèmes du fait qu’il stimule le processus de la pensée et déterre des idées lointaines mais originales utiles dans la résolution de problématiques. Des entreprises d’élite se servent de cette méthode afin de trouver des solutions aux impasses auxquelles elles sont confrontées et par là même accroître leur rendement et leur productivité. En gribouillant, l’individu utilise d’autres parties de sont cerveau et accède par conséquent à d’autres états de ressources. On dit littéralement qu’il communique avec lui-même sans s’en apercevoir.

Depuis quelques années un mouvement mondial prend de l’expansion de manière incroyable « the doodle revolution ». Ce mouvement vise à donner aux gribouillis leur importance et de changer à jamais notre manière de les percevoir. Dans ce même contexte Sunnite Brown affirme « Vous ne pouvez pas demander à quelqu’un d’inventer quelque chose, les gens doivent avoir des techniques qui leur permettent de déterrer des idées, ou de combiner des idées qui n’existeraient pas autrement. C’est donc une autre issue d’une session de jeu-méninges ou un gribouillage et séance de la pensée visuelle. Ils ont littéralement inventé cinq nouveaux produits, et ce sont tous les produits qui seront prises sur le marché. ». C’est une autre manière de communication visuelle par excellence mais qui a des conséquences énormes sur les autres formes de communication et notamment la communication verbale.

Gribouiller est une expérience de liberté, de connaissance de soi-même et développement personnel que toute personne devrait s’y mettre avec autant de passion qu’un artiste s’y met à produire son art.

Références :

1. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/27160214

2. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/10639978

3. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/17313607

4. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/8232577

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